Fin août 2026, les propos de Sandrine Rousseau appelant à se rendre dans les forêts et les campagnes pour « empêcher » l’ouverture de la chasse et se tenir « physiquement » face aux chasseurs ont relancé, une fois de plus, les tensions autour de la chasse.

Mais au-delà de la polémique politique, cet épisode dit quelque chose de plus profond : il révèle à quel point le lien de confiance entre ceux qui vivent, travaillent et entretiennent la campagne, et ceux qui viennent en profiter le temps d’une balade, s’est fragilisé.

Et ce lien de confiance est peut-être en train de se fissurer d’une manière beaucoup plus concrète et inquiétante que n’importe quelle passe d’armes médiatique.

Un mouvement silencieux qu’il ne faudrait pas ignorer

Sur les réseaux sociaux, des témoignages et des réactions de propriétaires forestiers et d’agriculteurs commencent à apparaître : certains évoquent désormais l’idée de fermer leurs propriétés, d’en interdire l’accès ou de ne plus tolérer certains passages.

Et c’est là que le débat sur la chasse pourrait produire un effet totalement inverse à celui recherché.

Car environ trois quarts de la forêt française appartiennent à des propriétaires privés. Une très grande partie des bois dans lesquels nous aimons nous promener, chercher des champignons ou simplement profiter de la nature ne constitue donc pas un espace public.

Pendant des années, beaucoup de propriétaires ont laissé faire.

On passe. On se promène. On ramasse quelques champignons ou quelques châtaignes. On profite du paysage.

Sans panneau, sans autorisation écrite et souvent sans même se demander à qui appartient le terrain.

Cette liberté repose pourtant en grande partie sur une chose extrêmement fragile : la confiance.

Et si les chasseurs propriétaires finissaient par fermer leurs terres ?

C’est probablement le paradoxe le plus intéressant de la situation actuelle.

Parmi ceux que certains voudraient aujourd’hui empêcher de chasser se trouvent aussi des agriculteurs et des propriétaires forestiers qui chassent sur leurs propres terres ou permettent qu’on y chasse.

Ce sont parfois les mêmes qui, le reste de l’année, tolèrent que des promeneurs traversent leurs bois, que des familles viennent chercher quelques champignons ou que des randonneurs profitent de leurs chemins privés.

À force de confrontation, certains pourraient finir par répondre très simplement : puisque ma présence et mon activité sur ma propriété posent problème, alors je vais continuer à y exercer mes droits… mais je n’en laisserai plus aussi librement l’accès.

Le chasseur sera toujours là.

Mais le promeneur, peut-être plus.

Et ce serait une bien étrange victoire.

Car personne ne gagnerait à voir nos campagnes se couvrir de panneaux « propriété privée », de barrières et d’interdictions là où, hier encore, quelques règles de savoir-vivre suffisaient.

La solidarité commence par des choses très simples

Pour éviter d’en arriver là, il faudrait peut-être commencer par retrouver quelques règles élémentaires.

  • Quand on ouvre une barrière pour traverser une parcelle, on la referme derrière soi.
  • Quand on enjambe ou soulève une clôture, on veille à ne pas l’endommager.
  • Quand on traverse une prairie où se trouvent des animaux, on respecte leur tranquillité et on maîtrise son chien.
  • Quand on ramasse des champignons, on ne laisse pas ses déchets derrière soi.
  • Quand on pique-nique, on repart avec ce que l’on a apporté.

Cela paraît tellement évident qu’on pourrait se demander pourquoi il faut encore l’écrire.

Pourtant, une barrière laissée ouverte peut conduire des animaux sur une route. Une clôture détériorée devra être réparée par quelqu’un. Des déchets laissés dans une prairie peuvent avoir des conséquences pour les animaux.

Derrière le paysage de carte postale, il y a des hommes et des femmes qui travaillent.

La campagne se partage, mais elle n’est pas sans propriétaire

Nous n’entrons pas dans le potager d’un particulier pour cueillir ses tomates sous prétexte qu’elles sont accessibles.

Alors pourquoi considérons-nous parfois comme allant de soi de ramasser champignons, châtaignes, mûres ou autres fruits sur une propriété privée ?

Pendant longtemps, cette question ne se posait quasiment pas.

Et tant mieux.

Parce qu’il existait une forme de tolérance, de partage et de confiance entre ceux qui possédaient ces espaces et ceux qui en profitaient.

Il serait regrettable que cette confiance disparaisse.

La campagne doit pouvoir rester un espace vivant, ouvert et accueillant. Mais ouverture ne signifie pas libre-service, pas plus que propriété privée ne devrait nécessairement signifier clôtures et interdictions.

Tout est affaire d’équilibre.

À force de nous opposer, nous finirons tous par perdre quelque chose

Chasseurs contre promeneurs. Agriculteurs contre écologistes. Ruraux contre urbains.

À force de vouloir ranger chacun dans un camp, nous sommes en train d’oublier que nous partageons souvent les mêmes espaces et que nous avons donc tout intérêt à apprendre à y vivre ensemble.

Les chasseurs ont évidemment des responsabilités, notamment en matière de sécurité et de respect des autres usagers.

Mais le respect ne peut pas fonctionner dans un seul sens.

Les promeneurs doivent également respecter les propriétés qu’ils traversent, le travail agricole, les animaux, les clôtures et ceux qui vivent là toute l’année.

Parce qu’à force de considérer la ruralité comme quelque chose que l’on peut contraindre, réglementer ou affronter sans jamais écouter ceux qui la vivent, nous pourrions provoquer exactement l’inverse de ce que nous souhaitons.

Des propriétaires qui ferment leurs terres.

Des chasseurs qui continuent à chasser chez eux.

Et des promeneurs qui restent dehors.

Nous avons beaucoup plus à gagner à nous respecter qu’à nous affronter.

La cohabitation ne se décrète pas depuis une tribune ou sur un réseau social. Elle se construit sur le terrain, chemin après chemin, barrière refermée après barrière refermée, geste de respect après geste de respect.

Gardons-nous de construire des barrières là où, jusqu’à présent, le bon sens permettait justement de ne pas en avoir besoin.

Anne Valérie Préel
Coprésidente CR61

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