LETTRE OUVERTE À MADAME ANNIE GENEVARD
Ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire
Les Géorgiques de la rue de Varenne, ou l’art de célébrer les moissons lorsque les greniers se vident
Madame la Ministre,
Vous avez étudié les lettres classiques.
Vous avez étudié l’histoire de l’art.
Vous avez enseigné le français et le latin.
Permettez donc à quelques paysans de France de vous rendre aujourd’hui une copie.
Le sujet pourrait être le suivant :
« La parole publique peut-elle remplacer durablement le revenu agricole ? »
Vous avez quatre heures.
Nous, cela fait plusieurs années que nous attendons la correction.
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Vous connaissez évidemment Cicéron.
Alors permettez-nous d’emprunter à l’orateur romain cette formule devenue immortelle :
« Quousque tandem ? »
Jusqu’à quand ?
Jusqu’à quand faudra-t-il multiplier les discours sur la souveraineté alimentaire pendant que ceux qui assurent cette souveraineté comptent leurs factures, leurs échéances et leurs découverts ?
Jusqu’à quand faudra-t-il annoncer des plans d’urgence pour une agriculture qui vit désormais dans l’urgence permanente ?
Jusqu’à quand faudra-t-il parler de « résilience » pour éviter de prononcer un mot beaucoup moins élégant : Revenu ?
Vous connaissez aussi Virgile.
Dans ses Géorgiques, il célébrait la terre, le travail, les saisons, les semailles et les récoltes.
Deux mille ans plus tard, une nouvelle édition pourrait paraître.
Les Géorgiques, édition 2026.
Livre I : Du prix des engrais et de la patience du cultivateur.
Livre II : De l’art de remplir un formulaire avant de remplir un silo.
Livre III : Des aides annoncées avant la moisson et versées après la Toussaint.
Livre IV : De la souveraineté alimentaire célébrée dans les discours et importée dans les assiettes.
Et peut-être un cinquième livre :
« Comment produire davantage avec moins de moyens, davantage de contraintes et toujours autant de formulaires. »
Virgile lui-même aurait probablement demandé une simplification administrative.
Dans l’Antiquité romaine déjà, Caton l’Ancien considérait l’agriculture comme l’un des fondements de la République.
Deux millénaires plus tard, nous avons perfectionné le concept.
Nous proclamons que l’agriculture est essentielle… puis nous passons une bonne partie de notre temps à expliquer à ceux qui la pratiquent comment ils doivent exercer leur métier.
La République romaine avait ses sénateurs.
La République française possède ses commissions.
Rome avait ses légions.
Nous avons nos groupes de travail.
Et lorsque la crise devient vraiment sérieuse, nous créons naturellement… une nouvelle commission.
César avait franchi le Rubicon.
L’agriculteur français, lui, tente surtout de franchir le découvert autorisé.
Vous avez aussi certainement rencontré La Fontaine au cours de votre carrière.
Il connaissait admirablement les rapports de force.
Dans Le Loup et l’Agneau, la conclusion était connue d’avance :
« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
Dans notre économie agricole contemporaine, la fable pourrait s’intituler :
Le Producteur et l’Acheteur.
Le producteur expliquerait son coût de production.
L’acheteur invoquerait le marché mondial.
Le producteur montrerait ses charges.
L’acheteur rappellerait la concurrence.
Le producteur demanderait un prix.
Et la morale serait simple :
« Vous produirez donc au prix que nous aurons décidé. »
La Fontaine aurait apprécié la modernité du scénario.
Molière, lui aussi, aurait trouvé rue de Varenne une admirable source d’inspiration.
Il avait écrit Le Malade imaginaire.
Nous pourrions aujourd’hui lui proposer : L’Agriculteur imaginairement aidé
Le personnage principal reçoit successivement :
Une annonce,
Un communiqué,
Une enveloppe,
Un dispositif,
Une plateforme,
Un numéro vert,
Une mission parlementaire,
Un accompagnement psychologique,
Et finalement un formulaire lui demandant de démontrer qu’il est réellement en difficulté.
Comme dans Molière, tout le monde s’agite autour du malade.
Et le malade, lui, se demande surtout quand quelqu’un va enfin traiter la maladie.
On pourrait également convoquer Racine.
Car la politique agricole française possède désormais quelque chose de la tragédie classique.
Unité de lieu : la ferme.
Unité de temps : l’année comptable.
Unité d’action : tenter de survivre jusqu’à la récolte suivante.
Quant à la fatalité, elle n’est plus commandée par les dieux de l’Olympe.
Elle prend aujourd’hui des formes plus modernes :
Cours mondiaux,
Charges,
Normes,
Sécheresse,
Taxes,
Énergie,
Administration,
Concurrence internationale.
Chez Racine, les héros disaient :
« C’en est fait. »
Chez nous, le comptable dit :
« Il va falloir revoir la trésorerie. »
C’est moins alexandrin.
Mais l’effet dramatique est sensiblement le même.
Voltaire, lui, termina Candide par une formule devenue célèbre :
« Il faut cultiver notre jardin. »
Nous sommes entièrement d’accord.
Encore faudrait-il pouvoir payer le carburant du tracteur.
Encore faudrait-il pouvoir acheter l’engrais.
Encore faudrait-il pouvoir investir.
Encore faudrait-il que cultiver son champ permette à celui qui le cultive d’en vivre.
Candide avait donc peut-être oublié une note de bas de page :
« Il faut cultiver notre jardin, sous réserve de trésorerie disponible et d’autorisation administrative. »
Puis vint la Révolution française.
En 1789, les cahiers de doléances regorgeaient déjà de plaintes relatives aux taxes, aux charges et aux contraintes.
Deux siècles plus tard, nous avons fait mieux : nous avons dématérialisé les doléances.
Aujourd’hui, pour nous plaindre de la bureaucratie, nous remplissons un formulaire sur Internet.
Il faut reconnaître là une certaine forme de génie français.
L’Ancien Régime avait la taille, la gabelle et les corvées.
Notre époque possède ses propres raffinements.
Ils sont simplement accompagnés d’un mot de passe.
Et puisque vous êtes diplômée d’histoire de l’art, parlons également peinture.
La politique agricole française ressemble parfois à un tableau impressionniste.
Vue de loin, elle est magnifique.
On distingue :
Souveraineté.
Transition.
Résilience.
Compétitivité.
Simplification.
Renouvellement des générations.
La composition paraît harmonieuse.
Les couleurs sont belles.
Les communiqués sont parfaitement encadrés.
Mais lorsque l’agriculteur s’approche de la toile, il cherche désespérément son revenu.
Alors un expert lui explique :
« Il faut prendre du recul pour comprendre l’oeuvre. »
Le problème, Madame la Ministre, c’est qu’à force de prendre du recul, certains agriculteurs arrivent au bord du précipice.
Victor Hugo écrivait :
« Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. »
Voilà une citation que le monde agricole connaît parfaitement.
Nous luttons contre les aléas climatiques.
Nous luttons contre les charges.
Nous luttons contre les marchés.
Nous luttons contre la concurrence déloyale.
Nous luttons contre l’empilement réglementaire.
Nous luttons contre le découragement.
À ce rythme, il faudra bientôt ajouter une spécialité aux lycées agricoles :
Licence professionnelle de résistance administrative.
Balzac aurait lui aussi reconnu quelque chose de sa Comédie humaine dans notre système.
Il aurait probablement consacré quelques centaines de pages à cet étrange personnage contemporain :
L’agriculteur administré.
Un homme qui passe ses journées à produire,
Ses soirées à déclarer ce qu’il a produit,
Ses nuits à calculer combien cela lui a coûté,
Et le lendemain matin à répondre à une enquête lui demandant pourquoi son revenu diminue.
Balzac aurait adoré.
Le paysan, beaucoup moins.
Même De Gaulle pourrait être convoqué.
Lui qui parlait d’une certaine idée de la France aurait peut-être trouvé étrange qu’un pays capable de parler avec tant de solennité de souveraineté alimentaire accepte en même temps que ses producteurs soient mis en concurrence avec des productions issues de conditions économiques, sociales ou réglementaires parfois très différentes.
Car il existe une étrange contradiction :
Nous voulons une agriculture française exemplaire,
Mais nous voulons simultanément une alimentation toujours moins chère.
Nous exigeons davantage de normes.
Davantage de contrôles.
Davantage de traçabilité.
Davantage d’environnement.
Davantage de bien-être animal.
Davantage de sécurité sanitaire.
Tout cela peut naturellement se discuter.
Mais il existe une petite question que l’on oublie régulièrement :
Qui paie ?
Car même Aristote aurait probablement admis qu’on ne peut éternellement demander davantage pour moins cher.
Madame la Ministre,
Vous connaissez suffisamment la littérature pour savoir qu’un récit ne peut pas être constitué éternellement de préfaces.
Or l’agriculture française donne aujourd’hui l’impression de vivre dans une préface permanente.
« Nous allons agir. »
« Nous allons simplifier. »
« Nous allons accompagner. »
« Nous allons renforcer. »
« Nous allons protéger. »
Toujours le futur.
L’agriculteur, lui, conjugue au présent.
Il paie aujourd’hui.
Il sème aujourd’hui.
Il rembourse aujourd’hui.
Il travaille aujourd’hui.
Et quelquefois, il perd de l’argent aujourd’hui.
Alors revenons une dernière fois à Cicéron :
Quousque tandem ?
Jusqu’à quand la politique agricole française sera-t-elle jugée au nombre de dispositifs annoncés plutôt qu’au nombre d’exploitations capables de vivre correctement de leur production ?
Jusqu’à quand appellerons-nous « aide » ce qui ne fait parfois que réparer partiellement les conséquences d’un système économique défaillant ?
Jusqu’à quand faudra-t-il expliquer que les agriculteurs ne réclament pas éternellement des primes mais d’abord la possibilité de vendre leur production à un prix qui leur permette de vivre ?
Jusqu’à quand faudra-t-il célébrer la souveraineté alimentaire tout en regardant disparaître ceux qui la rendent possible ?
Madame la Ministre,
Vous avez appris à vos élèves que dans une dissertation, la conclusion devait répondre à la problématique posée dans l’introduction.
La problématique était :
« La parole publique peut-elle remplacer durablement le revenu agricole ? »
Après plusieurs années d’expérience grandeur nature, permettez-nous de proposer la conclusion :
Non.
Les discours ne remplissent pas les silos.
Les communiqués ne paient pas les annuités.
Les commissions ne remplacent pas un prix rémunérateur.
Et les mots, aussi élégants soient-ils, ne feront jamais pousser le blé.
Alors puisque vous avez étudié les lettres classiques, permettez aux paysans français de vous adresser cette dernière locution latine :
Acta, non verba.
Des actes, pas des mots.
Car nous savons que vous maîtrisez parfaitement les lettres.
Nous attendons désormais que le ministère maîtrise un peu mieux les chiffres.
Et surtout celui qui figure tout en bas de nos comptes : le revenu de celui qui produit.